Une série pour changer nos représentations sportives. Chapitre 2 : les Enhanced Games où la vitrine eugéniste des techno-fascistes transhumanistes, avec Olivier Tesquet.
Derrière les images, les récits et les belles histoires se construisent souvent des imaginaires et des représentations qui imposent une certaine vision du sport moderne. Ces imaginaires sportifs ne sont toutefois pas immuables. Ce sont des constructions collectives qui s'adaptent à la société et occultent les récits alternatifs plus en marge. Alors, pour inverser la tendance et trouver des bifurcations, nous nous intéressons à ces mots, concepts, images et symboles qui définissent le sport business d’aujourd’hui pour en montrer les limites. C’est l’objet de notre série de publications intitulée Abécédaire pour un autre sport, dont le second chapitre est consacré à l’une des notions les plus controversées du sport moderne : le transhumanisme.
Pour commencer ce chapitre aux allures de science-fiction, une définition s’impose. Qu’est-ce que le transhumanisme ? Et comment en est-il venu à conquérir l'imaginaire sportif ?
Lorsque l’on cherche des ponts entre cette idéologie et le sport, deux choses nous viennent à l'esprit.
La première, c’est la question des prothèses dans le parasport, incarnée par le cas emblématique d'Oscar Pistorius, aussi surnommé sobrement « The Blade Runner », et plus récemment connu pour le féminicide de sa compagne, Reeva Steenkamp, en 2013.
Né sans tibia et amputé sous le genou à l'âge de 11 mois, il est le premier coureur amputé à avoir participé à un championnat du monde pour valides, puis à s'être qualifié pour les Jeux olympiques de 2012. Une participation longtemps interdite par les instances sportives, qui voyaient dans ses lames en carbone une hybridation technologique lui conférant un avantage concurrentiel sur les athlètes valides. D'un être initialement perçu comme « diminué », il serait devenu un homme « augmenté » grâce à la technique (Jean-Michel Besnier, Demain les posthumains, Pluriel).
Le sport tenait ainsi son premier cyborg.
De quoi semer la panique dans le monde de l'olympisme, tout en ouvrant une brèche : celle d'un horizon où l'artificialisation des organismes humains pourrait peu à peu devenir désirable pour les personnes valides, et finir par imposer un basculement vers le post-humanisme.
Terminator Genisys, Arnold Schwarzenegger
La deuxième chose, c'est évidemment le slogan « Tous dopés », sur lequel on va s’arrêter plus longuement, ici. Contexte oblige !
Le dopage, c’est cette dérive qui transforme le sport en un espace où l'on cherche à améliorer ses performances « normales » par la prise de substances chimiques. Lance Armstrong et le Tour de France ayant, à ce titre, marqué les annales de notre génération. On en viendrait presque à les regretter, car nous assistons désormais au paroxysme moderne et décomplexé des Enhanced Games, ces fameux « Jeux des dopés » qui, loin des scénarios de science-fiction, rattrapent la réalité.
Pour en parler, nous avons interrogé Olivier Tesquet, essayiste et journaliste à la cellule enquête de Télérama, qui explore depuis plusieurs années l'architecture du pouvoir technologique contemporain. Avec Nastasia Hadjadji, il vient de publier Apocalypse Nerds. Comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir (Éditions Divergences). Un essai percutant qui révèle le versant obscur d'une révolution menée par une poignée de milliardaires.
Alors que ces derniers tirent tous (ou presque) les ficelles des Enhanced Games qui se déroulent en ce moment même aux États-Unis, un éclairage sur le sujet s’imposait pour réellement prendre la mesure de ce qui se passe de l’autre côté de l’Atlantique. Le concept de transhumanisme n’ayant jamais été aussi proche et flippant du monde sportif qu’actuellement.
Olivier Tesquet © Teresa Suarez
C'est une formulation intéressante, notamment au regard des Enhanced Games, qui tentent de rendre acceptable quelque chose qui, sous une autre forme, serait absolument inadmissible. Le point Godwin arrive vite, mais cette compétition m’évoque les Jeux olympiques fascistes de Berlin en 1936. Que ce soit par la mise en scène des corps ou l'idéal promu d'un nouvel homme, le vernis est certes plus contemporain, mais ce sont les mêmes théories eugénistes qu'on pensait éteintes avec les grands totalitarismes du XXe siècle qui continuent de se déployer.
La seule différence que je fais entre l'eugénisme du régime nazi et celui-ci, qui ne s'appelle plus eugénisme car ce terme a été complètement disqualifié. Le premier consistait à éliminer toutes les populations indésirables, alors que désormais, il est question d'une indifférence absolue à l'égard des autres. Le processus de sélection, lui, reste identique. Seule une poignée d'élus pourront accéder au transhumanisme, de la même manière que seule une élite triée sur le volet participe à ces Jeux augmentés.
Les hommes derrière les Enhanced Games, Peter Thiel en tête, n'ont que faire du sport ou de concurrencer le CIO. Ce qui les intéresse avant tout, c'est de faire grandir le marché de la longévité. L’idée selon laquelle la mort n’est pas une fatalité, mais une idéologie à combattre et à vaincre, dans une logique de hiérarchie biologique, pour que quelques individus « méritants » - à comprendre comme riches et puissants - puissent vivre plus longtemps. Et pour ça, les Enhanced Games représentent une double opportunité. C’est d’une part, un laboratoire pharmaceutique à ciel ouvert qui permet de tester des protocoles médicaux visant à repousser les limites humaines. Et d'autre part, une vitrine idéologique. En diffusant gratuitement l’événement sur YouTube, ils banalisent et évangélisent leurs thèses radicales à grande échelle.
On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs… Il faut prendre conscience que ce qui unit Peter Thiel à Elon Musk ou à Sam Altman (le créateur de ChatGPT), que l'on percevait encore récemment comme plus inoffensif, alors qu’il a un portefeuille d'investissement tout aussi inquiétant que les autres, c’est cette même détestation de la condition humaine. Pour eux, l’homme ne vaut rien s'il n’est pas augmenté technologiquement.
Tous partagent l'hubris de vouloir modeler la condition humaine à leur guise, dans une volonté de dérégulation totale qui incarnerait le stade suprême du capitalisme. Et de ce point de vue, les Enhanced Games cochent toutes les cases. C'est une manière de dire : « Regardez toutes vos règles, tous vos protocoles, toutes vos institutions internationales, nous allons les balayer et nous en affranchir. » Cela correspond parfaitement à la pulsion sécessionniste des techno-fascistes que l’on décrit dans notre livre.
La filiation est évidente. Si les Enhanced Games sont acceptables aujourd’hui, c’est parce que le terrain a été parfaitement préparé par une industrie sportive ultra-capitaliste, déjà obsédée par le culte de la performance, de la donnée et de la rentabilité. Quand on voit la proximité de Gianni Infantino, le président de la FIFA, avec l’administration Trump, on comprend que les instances traditionnelles cherchent elles aussi à enjamber les régulations sociales, écologiques et politiques. Les Enhanced Games ont juste poussé les curseurs un cran plus loin. C’est le produit dérivé d'une économie du sport qui a permis au fil des années à ce genre de modèle de prospérer. Et cela se retrouve dans les justifications des athlètes qui y participent, et qui, en gros, nous disent qu’iels pratiquent leur sport exactement de la même façon, l'hypocrisie du dopage en moins.
C'est vrai, et c'est un argument tout à fait audible. Quand on a galéré toute sa vie et qu’on se voit soudain proposer des ponts d'or, je conçois que ça fasse réfléchir. Mais c'est précisément le mode opératoire des techno-fascistes que de s’installer dans les espaces fragiles. Les territoires à faible densité institutionnelle, en proie à la précarité ou qui manquent de moyens pour être à la hauteur de leurs ambitions. Ce sont des cibles faciles, car il y a souvent un état de décomposition avancée des partis politiques traditionnels et/ou une absence de contre-pouvoirs. Il faut imaginer un parasite qui s'installerait dans un cadavre en putréfaction et qui chercherait à prendre le pouvoir non pas par la force, mais par la corrosion des institutions.
Le sport de haut niveau se prête malheureusement très bien à ce genre de prédation. Comme beaucoup d’athlètes peine à joindre les deux bouts, les investisseurs savent qu'il y aura une demande, exactement comme pour des essais pharmaceutiques rémunérés. Ils savent aussi qu'ils ne rencontreront pas de grande opposition de la part des organisations internationales régulatrices, car ces dernières sont déjà trop fragilisées ou à moitié converties.
D’ailleurs, l'un des plus gros risques avec ces Enhanced Games, c’est qu’ils déplacent de manière insidieuse, sans avoir à le formuler, le centre de gravité éthique des organisations internationales sportives. C’est le principe même de la fenêtre d'Overton. D'ici cinq à dix ans, il pourrait y avoir des forces au sein même du CIO pour réclamer la normalisation de ces procédures.
D'abord, rappelons-nous que ces forces politiques sont avant tout des forces économiques. Au bout du compte, Peter Thiel, Donald Trump Jr., et tout le joyeux aréopage qui finance ces jeux, sont des capital-risqueurs qui attendent un retour sur investissement. Or, un sondage montre qu'une immense majorité de la population rejette massivement cette compétition d’athlètes « éprouvettes », qui vide le sport de son romantisme, au profit d'une pratique purement mécanisée. Nous devons donc, nous aussi, nous mobiliser sur le terrain des imaginaires pour que ces derniers ne soient plus les seuls à préempter le futur et à imposer leur vision. Pour sortir du catastrophisme ou de la catatonie, nous devons sortir de l’inéluctabilité : ces gens-là peuvent perdre.
Ensuite, il faut documenter et mettre en lumière leurs actions, qui avancent encore trop souvent sous les radars. L’exemple de Peter Thiel illustre notre retard : il était presque inconnu du grand public il y a peu, alors qu’il a désormais les deux pieds à la Maison-Blanche ; le vice-président américain étant un pur produit de sa fabrication. Il ne faut plus les laisser prospérer hors-champ.
Enfin, même si cela fait un peu « pensée magique », nous avons quelque chose qu’ils détestent : notre capacité d’organisation collective. Le débat, la délibération, le syndicalisme et la friction démocratique sont des grains de sable susceptibles de faire dérailler la machine, et ils le savent. Nous restons les plus nombreux. L'histoire des luttes sociales montre qu'il y a toujours un moment où la majorité finit par demander des comptes à la minorité qui cherche à l'opprimer.
On vous recommande le papier sur les Enhanced Games, écrit par la co-autrice d’Apocalypse Nerds, Nastasia Hadjadji : Le futur du sport passe-t-il par l’autorisation du dopage ? (Usbek & Rica). Ainsi que notre épisode « Plus vite, plus haut, plus fort » (saison 1), enregistré avec l'alpiniste Yann Borgnet et l'historien du sport Michaël Attali, dans lequel nous tentons de mettre en lumière les liens entre sport et capitalisme, tout en répondant à la question suivante : le sport sans performance est-il possible ?
« Nous devons nous mobiliser sur le terrain des imaginaires pour que ces derniers ne soient plus les seuls à préempter le futur et à imposer leur vision. » Pour conclure, nous prenons Olivier Tesquet au mot. Face à ce futur dystopique, nous vous proposons d'explorer un horizon opposé. Celui du Johnny Fitness Club. Une salle de fitness unique en son genre, utile, bio et low tech, construite pour répondre aux usages et besoin d’un monde où la pression écologique sera accentuée, et dans laquelle, on trouve par exemple, un rameur cuiseur. Ça parait peu en comparaison, mais cela montre bien, qu’un autre sport est possible.
Retrouvez le premier chapitre de notre Abécédaire pour un autre sport. Repenser la performance, avec Olivier Hamant. ICI