Cet article, écrit par Carole Gomez, pour Panard, résonne tout particulièrement avec notre campagne. On s'est donc empressé de demander aux copains l'autorisation de vous le partager ici, pour vous donner une dernière bonne raison de nous soutenir, et de vous procurer Panard. Bonne lecture !
Formidable caisse de résonance, le sport est pour Donald Trump un concentré et un accélérateur de sa politique réactionnaire, brutale et profondément autocentrée, domaine où il cherche à s’affranchir des règles établies, à se mettre constamment en scène et à imposer son idéologie. Révélant ainsi la faiblesse des instances internationales et l’impunité qu’elles lui confèrent.
Trump signe le décret « Keeping men out of women’s sport », interdisant aux athlètes féminines transgenres de participer à des événements sportifs. (le 5 février 2025 à la Maison Blanche). © Alex Brandon
Écrire sur Donald Trump, c’est prendre et accepter le risque à peu près permanent de l’obsolescence. Aussi, l’autrice de ces lignes s’excuse par avance car ces dernières seront peut-être déjà caduques à l’heure de leur publication. En effet, de manière quotidienne, une nouvelle décision ou déclaration de la part du 47e président des États-Unis vient surprendre, suspendre ou bouleverser l’ordre existant, tant états-unien que mondial. Le sport ne fait évidemment pas exception, et cette collision est d’autant plus renforcée par un calendrier d’événements sportifs internationaux qui ont fait ou feront bientôt étape aux États-Unis. Difficile de passer à côté de la Coupe du monde des clubs, de la farce qu’a constituée l’attribution du premier FIFA Peace Prize, ou encore des débats actuels sur les visas à l’occasion de la Coupe du monde masculine de football en 2026, ou des Jeux olympiques et paralympiques de Los Angeles de 2028 qui approchent. Nulle intention ici de dresser une liste à la Prévert des décisions prises et des polémiques lancées au cours des dix dernières années par l’actuel locataire de la Maison Blanche. Aussi longue et étourdissante soit-elle, une telle énumération ne témoignerait finalement qu’assez peu de la portée politique de chacune de ces mesures. Il ne s’agit ici donc pas de les appréhender isolément, comme si elles s’inscrivaient dans un sillon distinct de la politique trumpienne ; au contraire, il semble essentiel de les envisager comme un ensemble cohérent, comme un système, d’en interroger le sens global et de montrer en quoi elles s’inscrivent dans une politique plus large. En d’autres termes, le sport, sous Trump, à l’instar d’autres secteurs, est plus que jamais un outil, un levier, un terrain d’application de sa politique conservatrice et réactionnaire, transactionnelle et profondément autocentrée. La relation entre Gianni Infantino, président de la FIFA, et Donald Trump constitue, en ce sens, un parfait exemple. Trop souvent évoquée sur un ton désinvolte et badin, cette relation a suscité de nombreux commentaires, au point d’être parfois réduite, de manière sans doute trop simple et paresseuse, à une « bromance ». Or, une telle lecture superficielle tend non seulement à stimuler une sympathie, à dépolitiser cette relation et à minimiser les intérêts réciproques des deux protagonistes, mais aussi à occulter les rapports de force, le sentiment d’impunité prédominant et les tensions qu’elle charrie. Aussi, cette relation mérite d’être analysée avec sérieux, tant elle apporte une grille de lecture particulièrement révélatrice du rapport de Trump au monde et au sport : une approche brutale cherchant à s’affranchir des règles établies et communément acceptées, une mise en scène permanente et l’absence de contre-pouvoirs renforçant un sentiment d’impunité.
La politique menée par Donald Trump se caractérise par sa volonté d’agir en dehors des structures et des règles établies. L’annonce tonitruante de la sortie de 66 organisations internationales en est la parfaite illustration. Si cela est particulièrement marquant depuis son retour à la Maison Blanche en 2025, il n’est pas inutile de se souvenir que son utilisation du sport a aussi été particulièrement importante lors de son premier mandat (2017-2021). Si le processus de candidature aux Jeux de Los Angeles, piloté notamment par le maire de la ville, Éric Garcetti, avait pu globalement évoluer au large de la Maison Blanche, il n’en est pas de même pour les compétitions gérées par la FIFA. Pour rappel, après l’échec de la candidature pour accueillir la Coupe du monde masculine en 2022, le monde du « soccer » états-unien songea à une nouvelle candidature qui aboutit en 2017 à une proposition conjointe avec le Canada et le Mexique sous le nom « United 2026 ». À l’époque, cette candidature tripartite avait navigué tant bien que mal entre les différentes attaques de Trump, arrivé quelques mois plus tôt à la Maison Blanche, à l’égard de ses deux voisins, mêlant insultes et accusations concernant les questions migratoires, et brandissant sans cesse la menace d’une guerre commerciale. Finalement, à l’approche de l’élection de l’hôte de la compétition de 2026, le président états-unien détourna son ire vers le Maroc, seul autre pays concurrent, ainsi que vers tous ceux qui pourraient le soutenir. Les menaces ne prirent même pas la peine d’être voilées, étant directement postées sur son compte X (ex-Twitter). Face à une ingérence politique flagrante qui aurait dû valoir une réponse ferme de la part de la FIFA, comme les fédérations pakistanaise, congolaise, ou tchadienne s’en souviennent, l’instance dirigée par Infantino ne réagit qu’en publiant un rappel du code de bonne conduite à suivre lors des campagnes de candidature. Finalement, la candidature nord-américaine remporta 134 votes parmi les 203 délégations amenées à se prononcer, et le détail des votes réserva quelques surprises, notamment avec la défection auprès du Maroc de certaines voix africaines et de l’Arabie saoudite.
Cette approche brutale et en rupture est également perceptible à travers la question du dopage. N’oublions pas non plus que ce premier mandat fut marqué par la promulgation du Rodchenkov Act, octroyant ainsi à la justice américaine la possibilité de poursuivre tout individu impliqué dans une affaire de dopage, y compris hors du territoire états-unien. Cette loi s’apparente à une critique et une remise en cause frontales des instances internationales de lutte anti-dopage, au premier rang desquelles l’Agence mondiale anti-dopage (AMA). Cela contribue à dessiner les contours d’un système concurrent, non sans rappeler la récente initiative du « Conseil de la Paix », créé en janvier 2026 par le président MAGA et perçu comme une alternative à l’organisation des Nations Unies. Bien qu’il ne s’agisse pas à proprement parler d’une décision de la présidence Trump, rappelons également que les États-Unis ont suspendu depuis janvier 2025 leur contribution annuelle à l’AMA (3,6 millions de dollars sur un budget annuel total de 57,5 millions), fragilisant de facto l’instance internationale. Enfin, l’organisation des « Enhanced Games », compétition où le dopage est légalisé, à Las Vegas, au printemps 2026, compétition soutenue, y compris financièrement, par plusieurs pontes de la galaxie MAGA, à commencer par Donald Trump Jr. et Peter Thiel, illustre également cette appétence de Trump pour sortir des règles établies et promouvoir leur transgression.
Le sport sert également de caisse de résonance de la politique intérieure de Donald Trump : il n’est non pas un simple décor, mais un espace où le président impose son pouvoir, ses lubies, et réactive les clivages. Deux terrains, en particulier, apparaissent de manière flagrante : les enjeux autour de l’immigration et les questions d’égalité.
Argument central des différentes campagnes MAGA, la lutte contre l’immigration est un sujet qui s’est imposé dans le sport, compte tenu du calendrier des méga-événements sportifs internationaux. Ainsi, le gel de certains visas annoncé par l’administration Trump a immédiatement fait planer le doute sur la capacité des États-Unis à accueillir certains supporters pour la Coupe du monde masculine 2026. La création d’un « FIFA Pass », lancé en janvier 2026, a partiellement désamorcé la crise en facilitant l’accès au territoire états-unien pour les détenteurs de billets. Mais la mesure est surtout révélatrice d’une hospitalité sélective, accordée à des individus solvables et temporairement désirables, tandis que le discours de fermeté migratoire, lui, demeure intact. Surtout, cette politique ne s’arrête pas à la police aux frontières, comme on peut le voir avec la mise en avant de la police de l’immigration (ICE) : elle s’invite au cœur même de l’événement sportif. Lors de la finale de la Coupe du monde des clubs, en juillet 2025, un demandeur d’asile a été interpellé alors qu’il assistait au match avec ses enfants, avant d’être renvoyé vers son pays d’origine. Documenté par Human Rights Watch, cet événement a suscité de vives inquiétudes quant à la sécurité des personnes présentes sur le sol états-unien. Il rappelle également une réalité : les compétitions sportives demeurent un espace de surveillance, de contrôle et même ici d’expulsions. « Football unites the world », parait-il.
Le second terrain est celui de la lutte contre les discriminations et pour de l’égalité, où le sport se transforme en champ de bataille politique. À l’été 2025, la décision de la FIFA de retirer des messages de lutte contre le racisme et les discriminations lors de la Coupe du monde des clubs a fortement interrogé. Présenté comme une répétition générale avant 2026, ce retrait a surtout mis en lumière la faiblesse des instances sportives internationales face aux pressions du politique. De la même façon, Donald Trump a largement communiqué sur la nécessité de « protéger le sport féminin » dont, est-il utile de le préciser, il n’a cure, face à la menace que représenteraient les femmes trans. Ainsi, dès les premières semaines de son mandat, et à grand renfort de mise en scène, il a signé un décret « Keeping men out of women’s sport » prévoyant la suppression des subventions fédérales aux écoles autorisant des personnes transgenres à intégrer des équipes féminines. Promesse de campagne, cette mesure a eu des effets immédiats : le Comité olympique et paralympique américain s’est aligné, excluant désormais les femmes trans des compétitions féminines, à trois ans des Jeux organisés par Los Angeles. Là encore, sous couvert de défense du sport dit « féminin », Donald Trump applique son agenda politique ouvertement transphobe. Reste maintenant à savoir comment le CIO va réagir.
Donald Trump et Gianni Infantino lors de la remise du « Prix FIFA pour la paix » le 5 décembre à Washington. (K. Van Weel/Presse Sports)
Si Steve Bannon n’est resté que sept mois conseiller de Donald Trump, force est pourtant de constater que ses théories et pratiques semblent avoir durablement marqué la politique de l’actuel président des États-Unis. Au-delà des idées d’alt-right qu’il a contribué à diffuser et à populariser, cette figure de l’aile droite du mouvement MAGA a également théorisé et vanté auprès de Trump la stratégie de l’« inondation de la zone » (« flood the zone »). Cela correspond à saturer l’espace médiatique et politique par des annonces et déclarations incessantes, mensonges compris, rendant complexe toute réponse structurée et argumentée. Face au flot d’informations auxquelles il faut réagir, les analystes, commentateurs, adversaires politiques se retrouvent noyés et leurs réponses sont inaudibles, rendues caduques par chaque nouvelle actualité. Cette stratégie se retrouve également dans l’usage que Trump fait du sport. Par exemple, à plusieurs reprises, Donald Trump a menacé de déplacer des matchs prévus dans des villes dirigées par des élus démocrates, comme Los Angeles, San Francisco ou Seattle, en invoquant des problèmes de sécurité et d’immigration illégale, sans jamais étayer ses propos. Selon Trump, il suffirait de demander à « Gianni » pour que ses désirs soient exaucés. C’est évidemment aller vite en besogne et faire fi des touffus contrats des villes hôtes, rendant juridiquement ces déplacements fort improbables, à l’exception de cas très encadrés. Mais qu’importe. Ces annonces participent à une stratégie de mise sous pression politique et médiatique, en dépit de leur véracité et de leur réalité. De la même manière, se montrant particulièrement violent à l’égard d’Imane Khelif, championne olympique algérienne (-66 kg) aux Jeux de Paris 2024, qu’il accuse d’être un homme, et provoquant à son encontre un cyberharcèlement d’une violence inouïe, Trump a largement instrumentalisé ce sujet pour publier le décret « Keeping men out of women’s sport » mentionné précédemment. Le fait même qu’Imane Khelif ne soit pas une athlète trans, n’ayant jamais entamé ou réalisé de transition, ne semble pas compter ni même avoir d’importance pour le président états-unien, puisque cela ne l’empêchera pas de déclarer qu’« à Los Angeles, en 2028, [s]on administration ne restera pas les bras croisés à regarder des hommes battre des athlètes féminines », continuant à proférer des mensonges et à semer la confusion pour servir ses propos.
Cet intérêt pour le sport se justifie aussi par l’opportunité pour Trump de se mettre totalement en scène. Non content d’animer les pages internationales et économiques de nos quotidiens, il est devenu omniprésent au sein des pages sportives. Tirages au sort organisés dans des lieux symboliquement rebaptisés à son nom, omniprésence lors de la Coupe du monde des clubs 2025 avec réception des équipes dans le Bureau ovale, sous les yeux et les questions de la presse internationale, lui permettant de disserter sur l’Iran, d’attaquer encore une fois Joe Biden ou la communauté LGBT, décision de garder le trophée destiné au club champion, obligeant la FIFA à créer une copie, présence sur la photo finale, défiant tout protocole : tous les chemins conduisent à placer Donald Trump au centre de la scène y compris sportive. Cette dynamique atteint un degré supplémentaire d’institutionnalisation avec la mise en place, en mars 2025, d’une « FIFA World Cup 2026 Task Force », placée sous sa présidence, épaulée par J.D. Vance, son vice-président. Présentée comme un outil de coordination et de sécurisation de l’événement, cette structure illustre l’immixtion directe et assumée du pouvoir exécutif états-unien dans l’organisation d’une compétition sportive internationale, brouillant encore davantage les frontières entre gouvernance sportive, intérêts politiques et mise en scène présidentielle. Donald Trump est loin de faire œuvre créatrice : cette mise en scène et cette personnalisation du pouvoir fait écho à ce que d’autres régimes – souvent autoritaires – ont fait avant lui en instrumentalisant ainsi le sport.
Analyser l’utilisation politique du champ sportif par Donald Trump comme une simple anomalie ou pire, une exception, serait trompeur. S’en émouvoir ou chercher à psychologiser et donc individualiser ce comportement ne serait guère plus efficient et nous pousserait encore plus dans l’impasse. Stéphanie Lamy nous encourage précisément à chausser des lunettes d’analyse de genre pour voir en un tel comportement la cohérence d’un pouvoir masculiniste fondé sur la violence sexuelle, l’impunité et le contrôle coercitif . Si ses décisions et ses mises en scène frappent par leur brutalité, elles sont surtout le symptôme d’un problème plus profond. Car si le sport peut être ainsi mobilisé, instrumentalisé et transformé en un outil de communication si tranchant, c’est aussi parce qu’il offre des contre-pouvoirs faibles ou défaillants, une gouvernance fragmentée et une dépendance structurelle aux ressources économiques et politiques.
Aussi, la séquence actuelle ne révèle pas tant une instrumentalisation accidentelle du sport que les fragilités structurelles longtemps dissimulées derrière le discours de neutralité et d’autonomie du sport. Censés protéger le sport des ingérences étatiques, ces principes sont sans cesse brandis, comme s’ils suffisaient de les invoquer pour qu’ils soient opérants. Or, l’organisation de compétitions majeures montre combien ils sont inefficaces. Sécurité, infrastructures, régimes de visas, dispositifs de surveillance, conditions tarifaires : le sport dépend étroitement des États et des personnes à leur tête. En acceptant cette dépendance, il s’expose de facto aux rapports de force politiques qui l’agitent. Ici, l’administration Trump pousse cette logique à son paroxysme. Le sport y est envisagé avant tout comme un marché, un champ de bataille politique et un instrument de pouvoir. L’accès aux événements sportifs est conditionné à la capacité à payer, à consommer, à se conformer à un ordre politique fixé par la Maison Blanche et le mouvement MAGA. La flambée des prix des billets, la mise en place de fan zones payantes ou encore la création de visas fondés sur une contribution financière exorbitante ne constituent pas des dérives conjoncturelles : elles représentent le sport-spectacle et le sport-business poussés à leur paroxysme.
Ce modèle entre en contradiction directe avec les principes que le sport continue pourtant de revendiquer. Inclusion, universalité, égalité d’accès et respect des droits humains sont régulièrement mis en avant dans les discours officiels, mais demeurent constamment contredits dans la pratique. Donald Trump n’invente rien, il rend seulement visible ce que le sport international a trop longtemps accepté de tolérer, sans contre-pouvoir. En ce sens, le discours de Mark Carney, premier ministre canadien, à Davos, en janvier 2026, sur l’état du monde, semble montrer la voie. Si cette fiction de l’ordre international fondé sur des règles a été utile, elle ne fait plus guère illusion et il est désormais temps d’affronter la réalité politique. Nous l’avons dit, la relation entre Gianni Infantino et Trump en constitue une illustration éclairante : au-delà d’une diplomatie de connivence fondée sur des échanges de visibilité et de légitimité, elle donne à voir une forme de vassalisation symbolique de l’instance sportive au pouvoir politique. Dès lors, Trump agit moins comme une anomalie que comme un révélateur : celui d’un monde du sport-spectacle dont les insuffisances et vulnérabilités favorisent ce type d’actions. Au-delà de Trump, c’est ce modèle sportif qu’il convient urgemment d’interroger, tout comme la grammaire de mobilisations dont nous disposons pour y faire face.
Cet article écrit par Carole Gomez est à retrouver dans le dernier numéro de Panard.
Carole Gomez est assistante diplômée en sociologie du sport à l’Institut des Sciences du sport de l’Université de Lausanne où elle réalise une thèse sur le concept de « safeguarding » et sur la manière dont les fédérations sportives internationales se saisissent des questions de violence interpersonnelles. Elle est également chercheuse associée à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), spécialisée dans les enjeux géopolitiques autour du sport. Nous l’avions interviewé en 2025 pour qu’elle nous parle de l’apolitisme du sport.
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Clothilde et Sylvain