Regards croisés entre Nicolas Kssis & Olivier Esteves
Ce jeudi 11 juin marque le coup d'envoi de la Coupe du monde 2026. Selon une étude indépendante menée par l'organisation britannique Scientists for Global Responsibility (SGR), son empreinte carbone pourrait atteindre 9 millions de tonnes, soit l'équivalent des émissions annuelles de 6,5 millions de voitures. Cette édition frappera non seulement les esprits pour son coût environnemental, mais aussi parce qu’elle se tient en partie sous l’administration fasciste de Trump, qui mène une politique d’exclusion et anti-immigration redoutable sous couvert d’universalité.
Dès lors, une interrogation cruciale émerge, faisant écho aux débats qui avaient surgi en 2022 pour l'édition au Qatar : faut-il boycotter cette Coupe du monde ? Le boycott peut-il être un outil de résistance face à cet événement très controversé ou, au contraire, un symbole de notre impuissance collective ?
Nous en discutons avec deux experts du sujet. Nicolas Kssis, historien et journaliste, spécialiste du football populaire, et auteur de Latéral gauche (Libertalia, 2026), et Olivier Esteves, chercheur au Centre d'études et de recherches administratives, politiques et sociales (CERAPS), et auteur de l'ouvrage Une histoire populaire du boycott (tomes 1 et 2, 2006).
Nicolas Kssis-Martov (©Nicolas Gérard) & Olivier Esteves
Nicolas Kssis : Je ne choisirais plus l'expression de « mondial de la honte », car aujourd'hui, plus personne n'est dupe des problèmes majeurs posés par cette édition coordonnée par les États-Unis, le Mexique et le Canada. Les dérives sont flagrantes, que ce soit sur le plan écologique ou sur le plan politique, avec l’ICE (le service d'immigration américain) qui a déjà annoncé son intention de patrouiller autour des stades pour procéder à des interpellations. Nous l’avons aussi constaté autour des refus de visas, tant pour les joueurs, arbitres ou simples supporter·ices.
En 2022, j'avais choisi ce titre parce que le Qatar cristallisait des dérives inédites : l'absurdité environnementale des stades climatisés, le drame des droits humains avec les ouvriers morts sur les chantiers, et une attribution littéralement achetée à ciel ouvert. Pourtant, à l'époque, on me reprochait encore de « casser l'ambiance » sur les plateaux télé. Aujourd'hui, le climat a changé. Tout le monde, y compris à droite, perçoit la gravité de la situation. C'est pourquoi je parlerai plutôt d'un « mondial de la révélation ». Cette Coupe du monde agit comme une épiphanie : chacun commence à comprendre que le sport est éminemment politique et qu'il est désormais impossible de fermer les yeux, tant du côté de l'évolution de la FIFA que de celle des États-Unis.
Olivier Esteves : Le terme « boycott » est né en 1880 dans un contexte colonial, celui de l'Irlande, qui représentait en quelque sorte l'exception européenne d'une colonie blanche et chrétienne au cœur de l'Europe. Là-bas, un capitaine de l'armée britannique a subi un boycott social, c'est-à-dire une mise au ban par toute la population locale dans le but de lui rendre la vie absolument impossible. Cette pratique n'était pas nouvelle, mais comme cet épisode a trouvé un écho dans la presse britannique, française et américaine, le mot est entré dans les mœurs.
Dans mon livre, j'ai analysé deux grands types de mobilisations. Dans le premier tome, je m'intéresse au boycott en contexte colonial, lorsqu'il s'impose comme l'arme du faible contre le fort. Autrement dit, c'est le moyen d'action des groupes dominés politiquement, mais forts démographiquement. Je me suis par exemple demandé comment l'appel de Gandhi à boycotter les symboles de la puissance britannique avait été perçu en Inde, lorsqu’à l'époque, les colons étaient ultra-minoritaires, mais détenaient l'intégralité du pouvoir politique. Dans le second tome, je déplace la focale sur les mouvements d'appels au boycott au sein de nos sociétés capitalistes et consuméristes, lorsque des acteurs économiques, des syndicats ou des associations appellent à boycotter des produits manufacturés.
Olivier Esteves : Dans le sport, l'exemple le plus emblématique reste celui de l'équipe de rugby d'Afrique du Sud sous l'apartheid. Cependant, si ce boycott a effectivement privé les Sud-Africains de matchs à l'étranger dans la seconde moitié des années 1970 — impactant de plein fouet la culture populaire de la minorité blanche —, il ne faut pas en exagérer l'efficacité. Nous étions alors dans une période de l'histoire où les jours du régime étaient comptés. Il est donc toujours difficile de mesurer l'impact réel d'un boycott sans le replacer dans un contexte géopolitique global qui dépasse largement le cadre sportif.
Nicolas Kssis : Il faut toutefois rappeler que, dans ce cas précis, la contestation ne s'est pas limitée aux terrains de rugby. Les instances sportives sud-africaines ont été exclues du CIO et de la FIFA bien en amont, plongeant le pays dans un isolement international total. Or, pour n'importe quel État en voie de décolonisation ou aspirant à la souveraineté, la reconnaissance sportive est cruciale : être visible aux JO ou dans les grandes compétitions est un enjeu de légitimité important. On l’observe d'ailleurs avec la Palestine, qui possède son propre comité olympique et dont l'équipe de football a failli se qualifier pour ce mondial.
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