Face à la montée de l’extrême droite et à la marchandisation à outrance de la pratique sportive, le monde du sport se trouve à la croisée des chemins. Pour éviter de céder aux logiques de marché et aux idéologies réactionnaires, les acteurs et actrices du secteur doivent mener une bataille culturelle et politique sur le terrain. C'est pour aborder ces urgences qu'un débat a été organisé lors de la Fête de l'Humanité 2026, à l'initiative de la FSGT.
Partout, dans les marges du modèle dominant, des initiatives de résistance s'organisent pour porter une autre vision du sport. Comment fonctionnent-elles et comment réussir à les faire passer des interstices à la norme ? Surtout, comment sortir le secteur sportif de sa traditionnelle culture du silence face aux dérives sociétales et aux coupes budgétaires à répétition, afin de lui permettre d'investir pleinement le champ des luttes ? Telles sont les questions auxquelles nous avons tenté d'apporter des réponses dans le brouhaha et la joie de la Fête de l’Humanité.
Une conférence animée par Clothilde Sauvages, cofondatrice du média Vent Debout, avec : Marie-George Buffet, présidente de l’association Femmes ici et là-bas et ex-ministre des Sports ; Matthieu Amaré, cofondateur de Vertige Media ; Valentin Guery, maître de conférences en STAPS à l’université Paris-Nanterre ; Timothée Gauthierot, cofondateur de Basket pour toutes et maire adjoint de Noisy-le-Sec ; Adrien du Racoon Kai boxing Club.
De gauche à droite : Clothilde, Valentin, Adrien, Matthieu, Marie-George et Timothée
Loin du récit officiel
Affirmer qu'un sport doit être populaire, solidaire, antiraciste et antifasciste, c'est poser le sport comme un terrain de lutte à investir. Une vision qui prend à contre-pied le discours officiel, lequel répète à l'envi que le sport serait un espace neutre, fraternel et apolitique par nature. C'est pourquoi la première question adressée à Valentin Guéry était sans détour : en quoi le sport est-il bien loin de ce récit officiel ?
Selon le chercheur, le monde sportif est en effet saturé de mythes et de poncifs qu'il convient de déconstruire. En premier lieu, l'idée qu'il s'agirait d'un espace universaliste, consensuel et apolitique, transcendant les intérêts partisans. Un mythe entretenu par les instances dirigeantes comme par les responsables politiques, rappelle-t-il. On se souvient notamment d'Emmanuel Macron qui, lors de la Coupe du monde au Qatar en 2022, déclarait qu'« il ne faut pas politiser le sport ». Un universalisme de façade qui reposerait sur l'idée que, puisque courir, sauter ou lancer serait à la portée de toutes et tous, la compétition sportive offrirait une sélection pure, juste et parfaite. Une illusion méritocratique d'autant plus efficace qu'elle s'appuie sur l'uniformisation mondiale des règles orchestrée par de grandes institutions telles que la FIFA ou le CIO. Celles-ci ont imposé des codes et règles identiques à l'échelle de la planète et ainsi façonné l'idée que chacun pourrait s'élancer sur la même ligne de départ.
Or, la réalité est évidemment tout autre. Ces discours ont en effet tendance à occulter et à atténuer tout un ensemble de facteurs culturels, sociaux et historiques, tels que la mondialisation ou la colonisation. Pour illustrer son propos, Valentin Guéry évoque notamment les pratiques qui se sont réparties de manière inégalitaire à la suite des processus de colonisation, comme le cricket, par exemple, très implanté dans l'empire colonial britannique, mais pas dans l'empire colonial français. Il évoque également le régime de Vichy qui a marginalisé le rugby à 13 au profit du rugby à 15, dont la fédération entretenait une relation étroite avec les autorités de l’État français. Enfin, il déconstruit le mythe du talent inné véhiculé par les observateurs et les journalistes, alors qu'il n'est bien souvent que le résultat d'un accès précoce à la pratique et de facteurs culturels et sociaux, comme l'illustrent les récentes études de l'INJEP montrant que l'accès aux loisirs et aux vacances reste un puissant marqueur social.
Le sport est donc loin d’être égalitaire et apolitique par nature. Mais qu’en est-il exactement en ce qui concerne le fascisme et le racisme ? Si l’on voit bien en quoi le sport est un espace sexiste façonné par et pour des hommes, qu’en est-il des questions raciales ?
Valentin Guéry poursuit son analyse en rappelant qu’au tout début de la structuration du mouvement sportif, à la fin du XIXᵉ siècle, les athlètes noirs étaient soumis à un véritable régime d'apartheid : « Il fut un temps où ils ne pouvaient pas participer aux compétitions » , rappelle-t-il en citant l’exemple de Jack Johnson dans la boxe, qui ne pouvait pas montrer son niveau. Il ajoute que les dirigeants du monde sportif ont longtemps défendu l'idée d'une supériorité des Blancs, tant sur le plan physique qu'intellectuel. Ce n’est que progressivement, face aux victoires incontestables des athlètes noirs, qu’un renversement s’est opéré. Les théories racistes ont alors évolué pour diffuser l'idée que les athlètes noirs seraient dotés d'une supériorité physique d'origine génétique (tout en continuant de leur nier toute capacité intellectuelle). Un mythe scientifique qui s'est accompagné d'un double stigmate : leurs succès ne devaient alors plus rien à leur travail ou à leur mérite, mais uniquement à un prétendu don biologique. Cette vision raciste des corps, entretenue par les journalistes qui utilisaient très souvent des champs lexicaux tels que l'animalisation ou l’infantilisation pour qualifier les athlètes noirs, se retrouvait également chez les dirigeants sportifs. Ces derniers ont en effet légitimé des régimes racistes et fascistes, à commencer par le régime nazi d'Hitler qui, rappelons-le, a organisé les Jeux olympiques de 1936.
Image d'archive, Jeux de 1936 à Berlin
Après ce premier rappel historique, je me tourne vers Marie-George Buffet pour comprendre à qui profite cette neutralité sportive. Qu'a-t-elle pu observer au fil de sa carrière politique ?
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