Les sports de nature sont-ils le refuge d'une contre-culture émancipatrice ou, au contraire, un espace normé qui enferme ? C'est à cette question que s'attaque avec brio Mathias Riquier dans son ouvrage Enfermés dehors, paru en octobre aux éditions Divergences.
Auteur, photographe et journaliste indépendant, il croise les outils de la sociologie avec sa connaissance intime du secteur de l’outdoor pour livrer une critique sans concession de sa marchandisation. Entre illusions de liberté et processus de distinction sociale, il montre comment le capitalisme conditionne nos sorties en plein air et nous fait croire, par un habile tour de passe-passe, que ces pratiques incarneraient des échappées, alors qu'elles nous enferment au contraire dans des codes et des schémas bien définis.
Rencontre avec cet auteur qui, juste avant notre entretien, s’est enfermé dehors... au sens propre comme au figuré !
Mathias Riquier ©Fanny Retailleau
Ton livre est profondément nourri de ton expérience personnelle et professionnelle dans l’univers de l’outdoor. En quoi t’était-il important d'admettre que toi aussi, tu t’es fait berner par le récit qu’on nous vend ?
Ce livre prend effectivement racine dans mon parcours et dans ce que j’ai observé à travers mes expériences dans les médias, le marketing et au sein de plateformes communautaires. C'est en traversant ces espaces et en y associant un regard sociologique et culturel que j'ai peu à peu fini par mettre des mots sur les contradictions que je décris dans le livre et que j'avais jusqu'alors du mal à formaliser. Au début, je me sentais surtout comme le « grognon de la bande ». Bien sûr, nous aimons tous la nature, mais il y avait quelque chose qui me dérangeait dans le fait que tout le monde s'accorde sur ce même récit : une vision ultra-partagée, dictée par les mêmes mots, les mêmes codes et les mêmes modes de pensée. C’était d’autant plus frustrant que je me demandais pourquoi je n’arrivais pas à kiffer, alors que tout le monde semblait passer un bon moment.
Le déclic est venu quand j’ai entendu des gens pratiquant depuis cinq ou six ans commencer eux aussi à se demander ce qu’ils essayaient de se prouver en grimpant des sommets avec une tente à 500 euros sur le dos, et si les valeurs qu’ils prônaient étaient vraiment les leurs. C'est ce décalage entre le ressenti réel de la personne en train de pratiquer et les valeurs qu'elle a l'illusion de véhiculer qui m'a poussé à écrire.
Avant notre entretien, tu t'es littéralement enfermé dehors... Heureusement, ce n’est pas de cela dont il est question dans ton livre. Y a-t-il un moment en particulier où tu as ressenti ce sentiment d’être profondément « enfermé dehors » ?
Il y a un épisode qui m’a marqué en 2022, même si, à force de le raconter, l’amie avec qui j’étais va finir par me détester (rires). Je devais la rejoindre à Ljubljana, en Slovénie, pour des vacances à vélo. Mais avant de la retrouver, je m’étais mis en tête de faire Munich-Ljubljana, alors que j’étais déjà complètement épuisé. Pris au piège de mes gimmicks outdoor et incapable de prendre du recul, je me suis quand même lancé dans ce trajet, en serrant les dents. Sans surprise, je suis arrivé à Ljubljana complètement rincé, avec l'impression d'avoir 10 % de batterie restante dans tout mon corps. J’étais bon pour rentrer chez moi, alors qu'elle venait d’arriver en pleine forme. Le lendemain, on est quand même partis sur une trace hyper dure faite par des gens qui ont une approche doloriste de la discipline. Résultat, j'ai vraiment souffert. J’ai vomi, pleuré. J'étais au fond du seau. Et tout ça, pour arriver dans une auberge de jeunesse hors de prix, près du lac de Bled. À ce moment-là, je me suis vraiment demandé ce qui me poussait à me mettre dans un tel état.
Ce titre, « Enfermé dehors », ne fait donc évidemment pas référence à l'erreur de s'enfermer dehors sans clé, comme je l'ai fait tout à l'heure (rires). Il évoque plutôt cette quête de liberté et ce désir d'évasion que l'on recherche à travers nos activités de plein air, mais qui sont en réalité saturées de scripts préétablis, qui, au lieu de nous émanciper, nous enferment dans des schémas ultra-codifiés. En effet, il ne suffit pas d’aller chercher à l’extérieur ce sentiment de liberté qui nous manque au quotidien. Encore faut-il le faire selon ses propres termes, sous peine sinon, de se retrouver, comme moi à Bled, enfermé dans quelque chose qui ne nous convient pas du tout.
« Il ne suffit pas d’aller chercher à l’extérieur ce sentiment de liberté qui nous manque au quotidien. Encore faut-il le faire selon ses propres termes »
Dans ton livre, tu t’attardes longuement sur la notion de gatekeeping, que l'on peut définir succinctement comme le fait d'exclure des gens d'une pratique afin de préserver une certaine « authenticité culturelle ». Or, j’y vois aussi un écho direct avec ton titre. Non seulement on s’enferme dehors malgré nous en suivant des scripts préétablis par l’industrie, mais on s’enferme aussi dehors entre nous via les processus d’exclusion que l’on met en place.
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