Rencontre avec Maud Simonet, sociologue du travail et autrice de l'essai (In)volontaires aux JO. Récit d’un conflit du travail gratuit.
Maud Simonet est sociologue du travail et spécialiste du bénévolat. Directrice de recherche au CNRS, au sein du laboratoire IDHES (Institutions et dynamiques historiques de l’économie et du social) à Nanterre, elle est l’autrice de (In)volontaires aux JO. Récit d’un conflit du travail gratuit (Textuel, oct. 2025). Dans cet ouvrage précieux, elle ouvre un débat central sur les 45 000 volontaires mobilisés pour les Jeux olympiques de Paris 2024 : peut-on parler de travail dissimulé au regard du droit du travail français ?
Une question d'autant plus actuelle que l'Assemblée nationale a adopté, jeudi 13 janvier dernier, la loi olympique permettant des dérogations temporaires au droit commun pour les JO des Alpes de 2030. Nous en discutons dans cet entretien approfondi, au cours duquel Maud Simonet nous invite à faire du bénévolat sportif un terrain de lutte collectif.
Lorsque j'ai mené ma thèse sur le bénévolat en France et aux États-Unis dans les années 1990, la plupart des travaux sociologiques l'inscrivaient en effet dans la sociologie de l'engagement et de la citoyenneté. On se demandait alors s'il pouvait constituer une nouvelle forme de participation politique, voire remplacer l’engagement dans les syndicats ou les partis. En revanche, il était rarement analysé comme du travail. Or, mon enquête a rapidement montré que ces deux dimensions étaient indissociables. D'une part, les personnes interrogées décrivaient leur expérience bénévole comme une expérience de travail, plus ou moins engagée, en utilisant explicitement ce terme et son vocabulaire. D’autre part, cette activité était presque toujours mise en lien avec leur trajectoire professionnelle : intégrée au CV, menée en parallèle d’un emploi ou investie une fois à la retraite. Dans la majorité des cas, le bénévolat apparaissait donc comme une étape de carrière, avant, pendant, après, ou même au-delà de l’emploi. C'est ce constat qui m'a conduite à mobiliser les outils de la sociologie du travail pour l'analyser.
Analyser le bénévolat sous cet angle du travail permet par ailleurs de rendre visibles les conflits et les rapports sociaux qui s’y jouent. Cela permet d’analyser les frontières, souvent floues, entre travail salarié et travail bénévole, qui conduisent notamment certains bénévoles à des recours devant les Prud’hommes pour demander la requalification de leurs missions.
Même s'ils ne portent pas directement sur le bénévolat, mais sur le travail domestique, ces travaux sont décisifs, car ils nous aident à réfléchir aux formes de travail gratuit. En se demandant pourquoi les activités, majoritairement assignées aux femmes et pourtant indispensables au fonctionnement de la société, ne sont pas reconnues comme du travail, mais renvoyées à l'amour, au dévouement ou au sens de la famille, les chercheuses féministes ont placé au cœur de l'analyse la question des frontières du travail.
Je me suis largement appuyée sur ces réflexions pour analyser les conflits autour du statut des bénévoles des Jeux olympiques de Paris 2024, car elles mettent en lumière les formes d’exploitation qui passent par l’amour et les affects. Leur mise en garde est centrale dans mon enquête : les frontières du travail ne sont jamais neutres, ce sont des enjeux de lutte !
Cette formule m'a beaucoup frappée, car dans le monde associatif non sportif, les responsables politiques et institutionnels tiennent rarement ce type de discours. Au contraire, ils rappellent en permanence que le bénévolat doit rester un complément, et ne pas se substituer à l’emploi. Or, ce discours officiel, largement repris par les bénévoles eux-mêmes, marque, selon moi, un changement de paradigme. On passe d'une logique de l'« extra », de l'apport supplémentaire, à celle de l'indispensable. C'est une forme d'institutionnalisation du travail bénévole, que je n'avais encore jamais observée.
Selon moi, cette formule reflète également l'évolution du regard des pouvoirs publics sur le bénévolat. Dans les années 1980, les bénévoles étaient considérés comme les acteurs politiques du monde associatif. Dans les années 1990, dans un contexte de montée du chômage, un premier tournant s’est opéré : on a de plus en plus présenté le bénévolat comme un « tremplin vers l’emploi », alors que l’ANPE l'interdisait jusque-là aux chômeur.euses, au motif que cela ne constituait pas une recherche active d'emploi. Aujourd'hui, on assiste à un nouveau renversement : le bénévolat tend à devenir une injonction, à travers, notamment, la volonté de conditionner le RSA à des heures d'activité bénévole comme on peut déjà le voir dans certains départements… On est ainsi passé d'une situation où le bénévolat était interdit aux chômeurs, à une situation où l’État aimerait presque le rendre obligatoire !
...