Édition spéciale : nous republions un texte collectif, paru dans le média Encordées le 31 décembre dernier.
« Nous sommes des sportif·ves de haut niveau, encore en activité ou reconverti·es. Nous sommes investi·es dans la transition écologique et les luttes sociales. Nous réfléchissons régulièrement à la place du sport comme moyen de promouvoir une écologie populaire et inclusive, loin des solutions marginales. Ce texte est le fruit de longs échanges collectifs visant à réfléchir à la place de la performance dans le sport. Il s'inscrit parallèlement au 10ᵉ anniversaire de l'Accord de Paris, « célébré » le 12 décembre dernier, et dont les engagements apparaissent aujourd'hui impossibles à respecter.
Ce texte se veut avant tout une invitation à la discussion. Nous l'avons conçu pour qu'il puisse passer de main en main, laisser une trace et susciter des échanges. N'hésitez donc pas à nous faire part de vos réactions et de vos impressions. »
Si certain.e.s sportif.ve.s souhaitent continuer à s’engager dans le haut niveau en utilisant leur notoriété pour sensibiliser le grand public, d’autres s’impliquent dans les institutions pour les faire évoluer. De notre côté, nous avons fait le choix d’abandonner le haut niveau tel qu’il est défini par les instances sportives et politiques, pour redéfinir les contours de nos pratiques respectives, afin de respecter les limites planétaires et de promouvoir d’autres manières de pratiquer, plus en accord avec les valeurs et les récits que nous souhaitons incarner. Dans ce texte, nous expliquons ce choix et pourquoi il nous semble que l’obsession sportive pour la performance nous conduit vers une impasse écologique.
2025 marque le dixième anniversaire de l’Accord de Paris. Or, si les engagements pris à cette occasion sont désormais impossibles à respecter, nous devons d’autant plus opérer des modifications radicales dans nos modes de vie afin de passer sous la barre des deux tonnes d’émissions de CO₂ par personne et par an. Pour cela, des changements individuels sont nécessaires, mais aussi collectifs, dans le fonctionnement de nos sociétés. Ces changements sont essentiels pour maintenir les conditions d’habitabilité sur nos territoires, préserver les activités qui constituent notre patrimoine culturel, réduire les inégalités sociales qui ne font que s’accroître au fur et à mesure des crises écologiques, mais aussi préserver le vivant et l’ensemble du non-vivant. Sans cet ensemble d’équilibres, les questions de « transition » écologique que se posent nos sociétés aujourd’hui paraîtront bien futiles. Les modélisations scientifiques réalisées et synthétisées dans les rapports du GIEC ne laissent aucun doute quant à l’ampleur des catastrophes à venir.
Dans le sport de haut niveau, les transformations sont trop lentes à advenir. Un constat, malheureusement peu surprenant, puisque le sport, dans sa forme dominante, s’est historiquement construit en concomitance avec l’avènement de la société capitaliste pendant la révolution industrielle ; sur des notions de progrès et de modernité, de mise en concurrence et de hiérarchisation.
Il n’agit donc pas pour la transition écologique, mais pour la maximisation des profits. Ses « champions » sont celles et ceux qui n’ont pas d’autres choix que de s’insérer dans ce projet de société et d’en accepter les dissonances avec plus ou moins de confort. Ses dirigeants, sponsors et personnalités politiques, qui utilisent le sport à des fins politiques ou économiques, ne l’envisagent que trop rarement (sinon jamais) comme un moyen d’accélérer la transition écologique. Quant aux rêves que propose le sport de haut niveau à la masse des sportif.ves, ils mettent en avant un consumérisme exacerbé : nouveau matériel, voyages aux quatre coins du monde et stars système (souvent d’ailleurs bien loin de la réalité vécue par la majorité des athlètes).
Les sportif.ves, qui développent une conscience écologique, et qui souhaitent poursuivre leur carrière dans les règles du système fédéral et du haut niveau, sont pour la plupart obligés d’accepter des dissonances fortes entre leur pratique sportive aux impacts écologiques conséquents et leurs convictions. La principale marge de manœuvre en leur pouvoir, et dans laquelle ils et elles trouvent un certain réconfort, tient dans l’acquisition d’une puissance médiatique permise par leur activité sportive et leur présence sur les réseaux sociaux. Cela leur permet alors de faire passer des messages écologiques et de souhait de changement de la société à la marge. Des prises de paroles, qui créent un sentiment d’imposture chez beaucoup et un inconfort à poursuivre leur pratique.
Nous aussi, avons vécu cette dissonance au cours de nos carrières respectives dans le milieu du haut niveau. À nos débuts, nous nous sommes ouverts à des techniques nouvelles, aux autres et à la contemplation. Au fur et à mesure de nos progressions, nous avons découvert des collectifs, souvent fédéraux, nous amenant vers de plus en plus de connaissances. Ils nous ont permis d’accroître notre technicité, notre niveau physique ou notre capacité à collaborer avec les autres.
Puis un jour, pour atteindre le pallier suivant, le fameux « haut niveau », nous avons dû sacrifier quasiment tout ce qu’il y avait dans notre vie et tout ce qui relève de l’ouverture au monde. Nous sommes alors arrivés à un tel niveau d’exigence et de performance que nous n’avions plus, ni le temps, ni la liberté d’esprit de nous ouvrir à ce qui nous entoure et encore moins de participer largement aux projets de société. En effet, combien de sportif.ves s’engagent pour des causes collectives pendant leur carrière ?Combien ont le temps de se consacrer à d’autres choses qu’à leur sport et leurs études ? C’est le prix à payer du haut niveau.
Nous aussi, avons dû faire fi des contraintes environnementales, faute de quoi, nous nous retrouvions dépassés par des avancées technologiques ou d’entraînement qui ne nous permettaient plus de rester « compétitif.ve ». Il fallait accepter de polluer, toujours plus, pour aller s’entraîner et concourir aux quatre coins du monde mais aussi, faire taire notre esprit critique qui nous chuchotait que quelque chose n’allait pas dans ce fonctionnement.
Pour beaucoup d’entre nous, le sport a été un terrain de construction personnel. Nous avons appris à connaître nos corps, à apprivoiser nos émotions, à comprendre un geste technique ou des démarches de progression. Nous avons vécu des moments extraordinaires. Mais aujourd’hui, les changements environnementaux que nous vivons, – pour certains dans nos activités sportives, pour tous dans nos vies – nous invitent à changer de cap et à apprendre le sens de la mesure. Une mesure, qui consiste à prendre la liberté d’aller moins loin dans l’excellence de nos activités, et de renoncer à la quête de la performance à tout prix, afin de nous aligner plus largement avec les enjeux écologiques actuels.
C’est la condition sine qua non de notre bien-être mental et sans doute l’une des seules voies possibles pour continuer à pratiquer ces activités sportives que nous chérissons, et pour pouvoir les léguer aux générations futures. Du moins, tant que les institutions sportives ne prendront pas suffisamment leurs responsabilités face à l’ampleur des enjeux. C’est aussi notre manière de repenser la façon dont nous vivons nos sports, sans nous soustraire aux efforts collectifs qui doivent être menés pour bâtir cette société solidaire que nous appelons de nos vœux.
Alors oui, nous avons fait des choix. Certain·es ont redéfini leur vision de la performance, d’autres redessinent les contours de leurs activités, ou encore abandonnent le « haut niveau ». Ce sont des décisions qui ne sont pas prises à la légère. Qui n’ont pas eu les mêmes conséquences pour toutes et tous, compte tenu de nos origines sociales. Des choix qui nous ont amenés à nous questionner sur ce que nous voulions apporter à ce secteur qui nous a tant donné. Que raconter ? Comment le raconter ? Comment faire pour continuer d’être écoutés ? Cela nous a amené bien souvent à nous former et à développer de nouvelles compétences, pédagogiques, vidéographiques, intellectuelles… Mais aussi et surtout, à développer de nouvelles façons de pratiquer nos disciplines, sans les appauvrir, mais pour les enrichir. Pour renouer avec la notion du « jeu », au cœur même de l’idée du sport, pour nous ouvrir davantage au vivant qui nous entoure, qu’il soit humain ou non humain.
Nous sommes 89% dans le monde à vouloir davantage d’actions pour le climat. Combien sommes-nous dans le sport ?
Cette composition d’un monde commun nous pousse à réfléchir sur ce que nous – sportif.ves et représentant·es de ce milieu – voulons apporter à la société. Quel sport voulons-nous incarner, promouvoir, faire exister ? Par cette lettre nous affirmons notre engagement. Celui de continuer dans les années à venir, à proposer des réflexions sur la part du sport dans la transformation des sociétés. Celui d’expérimenter des pratiques sportives plus mesurées et qui ne font pas de la performance sportive l’alpha et l’omega de nos décisions. Celui de porter des discours antifascistes, d’inclusion et de respect dans un monde qui peu à peu semble se déliter sous nos pieds. Celui d’être heureux dans le changement des valeurs de nos activités.
Nous espérons être nombreux.ses à aller dans cette direction d’un monde sportif pluriel, au service d’une société solidaire, mesurée, alignée avec les enjeux écologiques et sociaux, et respectueuse du vivant et du non vivant.
Ce texte a été coécrit et signé par : Flora Artzner, Xavier Cailhol, Thomas Michaud, Mathieu Navillod, Clothilde Sauvages, Lili Sebesi et Xavier Thévenard. Il a été publié en partenariat avec Vent Debout sur le média Encordées qu’on vous invite chaudement à découvrir.
Le média qui parle de la montagne au féminin, fondé par Coralie Havas